Jan 24 2014

Ecosse (22-23 janvier 2014)

Avec la Présidente du Parlement écossais, Tricia Marwick, le Consul général de France en Ecosse Pierre-Alain Coffinier et le député français au parlement écossais Christian Allard

Quelle chance que mon déplacement à Édimbourg pour étudier la question de l’indépendance écossaise à quelques mois du référendum programmé le 18 septembre, coïncide avec le traditionnel Burns’ Supper ! Jamais encore, malgré mes 20 ans de vie à Londres, je ne m’étais trouvée en Écosse à cette date si importante pour la nation écossaise. Depuis plus de 200 ans, les Écossais, même lorsqu’ils vivent à l’autre bout du monde, se réunissent chaque fin janvier afin de célébrer leur célèbre poète national Robert Burns « The Bard » dans des soirées de partage d’émotions, de joie de vivre, de culture, tout ce qui fait l’âme écossaise.  C’est donc avec beaucoup de joie que j’ai accepté l’invitation conjointe du Consul général de France en Écosse Pierre-Alain Coffinier et de la Présidente du Parlement écossais, Tricia Marwick à participer au Burns’ Supper du Parlement! Au menu, haggis, bruadar (une délicieuse liqueur de whisky au miel), kilts et cornemuse, chansons, discours empreints d’humour et de poésie… un condensé de culture écossaise, en présence du corps consulaire et d’une vingtaine de députés… dont Christian Allard, un bourguignon arrivé à Glasgow comme expatrié il y a 25 ans et aujourd’hui, bien que n’ayant pas pris la citoyenneté britannique, un des 129 députés au parlement écossais ! Une visite qui m’a permis également d’admirer la magnifique architecture du parlement écossais, construit à Holyrood par le catalan Miralles , des bureaux particulièrement accueillants, modernes et fonctionnels.

Le lendemain la journée était dense, avec un grand nombre de rencontres passionnantes avec plusieurs responsables du Parlement (dont Alex Salmond le charismatique leader du SNP après la séance du « First Minister’s Questions » dans l’hémicycle), du gouvernement écossais, du  «Scottish Office » du gouvernement britannique, et de la BBC sur la question de l’éventuelle indépendance de l’Écosse.

L’idée de l’indépendance est solidement ancrée dans l’histoire et les esprits. Car l’Écosse avait son  Parlement dès le 13ème siècle, mais qui a disparu lorsque le Royaume d’Ecosse a rejoint celui d’Angleterre en 1707 pour ce qui allait devenir le Royaume-Uni.

A la suite du référendum de 1997, la création d’un Parlement écossais a pu se faire par le Scotland Act, avec une dévolution lui permettant de légiférer dans tous les domaines non réservés au Parlement britannique (comme les affaires étrangères)  Cette autonomie, limitée par le droit d’amendement des lois du Parlement écossais par le Parlement britannique, ne suffit plus à une partie importante de la population. Le parti indépendantiste, sous la direction du charismatique Alex Salmond a ainsi obtenu la majorité absolue des sièges aux élections du 5 mai 2011. Un volumineux livre blanc intitulnté « Le futur de l’Écosse : votre guide pour une Écosse indépendante » a été présenté il y a quelques mois par le vice-Premier ministre Nicola Sturgeon, fervent partisan de l’indépendance.

Des enjeux considérables.

Indépendante, l’Écosse siègerait aurait son propre commissaire européen, un juge à la Cour de Justice de l’UE et deux fois plus de députés au Parlement Européen, ce qui lui permettrait de défendre des intérêts parfois divergents de ceux du Royaume-Uni (PAC, énergie, recherche…). Mais Londres souligne qu’en cas d’indépendance, la continuité de l’adhésion à l’Union européenne ne serait pas acquise, ce qui pourrait obliger l’Ecosse à passer par un long processus de demande d’adhésion.  Sur le plan géopolitique, l’Écosse est-elle plus forte à l’ONU si elle est indépendante ou intégrée au Royaume-Uni, titulaire d’un siège au Conseil de Sécurité par le Royaume-Uni ? L’indépendance lui ferait aussi perdre l’accès au G8 et au G20…

D’un point de vue économique, comment négocierait-elle avec Londres la rétrocession des puits d’hydrocarbures, qui représentent actuellement 91 % de la production britannique ?  Et comment se passer de la force exceptionnelle que représente le réseau diplomatique britannique en matière de promotion du tourisme et des produits écossais ?

Pour le Royaume-Uni, par delà le symbole (après l’indépendance de l’Irlande, de l’Inde et le démantèlement de l’Empire) et l’amputation géographique considérable (l’Écosse représente près d’un tiers du territoire du Royaume-Uni et 70% de son plateau continental), la perte de l’Écosse impliquerait une chute d’environ 10% du PIB et fragiliserait sa stature internationale – et notamment, potentiellement, son siège au Conseil de Sécurité de l’ONU. La politique de défense du Royaume-Uni – premier partenaire stratégique de la France – serait aussi particulièrement affectée puisque l’Écosse abrite aujourd’hui une part importante des industries de défense britannique et la totalité de sa force de dissuasion stratégique. Et c’est là aussi une source d’inquiétude pour nous Français, puisque le Royaume-Uni est le seul véritable partenaire européen en matière de défense..

La création au sein de l’Union européenne d’un nouvel Etat souverain de taille comparable au Danemark ou à l’Irlande aurait enfin d’importantes conséquences sur la gouvernance européenne. D’une part, elle risquerait d’attiser les séparatismes, en renforçant l’idée sous-jacente que l’on peut  mieux tirer son épingle du jeu européen en tant qu’Etat membre à part entière que comme région. D’autre part, l’ancrage du Royaume-Uni dans l’Europe, déjà fragile, serait encore affaibli, ce qui ne manquerait pas d’avoir des répercussions sur l’ensemble de l’UE, vu le poids politique et stratégique du Royaume-Uni dans l’Europe actuelle. Et n’oublions pas non plus le référendum sur l’Union européenne promis par Cameron, dont le résultat serait sans aucun doute impacté par la non-participation des Écossais, traditionnellement plus pro-européens que les Anglais..

Cette visite écossaise n’aurait pas été complète sans rencontre avec la communauté française. Une communauté dynamique qui compte officiellement 5 362 membres et dont j’ai pu rencontrer les principaux représentants lors d’une sympathique galette des rois organisée au Consulat par le Consul général Pierre-Alain Coffinier et son adjointe Emeline Javierre. J’ai ainsi eu le bonheur de revoir et d’échanger avec nombre de vieux amis, dont Anne-Colette Lequet, Conseillère à l’AFE, et de rencontrer beaucoup de jeunes expatriés, très impliqués dans leurs responsabilités professionnelles mais aussi soucieux d’aider au rayonnement de la France, de sa langue et de sa culture.  L’éducation est une compétence dévolue au Parlement écossais avec un système scolaire spécifique et d’excellente qualité qui vise à encourager l’enseignement de deux langues vivantes étrangères. Une déclaration d’intention dans le domaine de la coopération éducative et de la formation a été signée le 3 octobre 2013 (en prolongement d’une convention culturelle entre la France et la Grande-Bretagne signée dès le 2 mars 1948) entre la France et l’Ecosse avec comme objectifs, des échanges d’expertise et des montages de projets sur fonds européens, pour une formation continue des professeurs de primaire et un travail coopératif à distance entre écoles. L’Institut français d’Ecosse s’attache ainsi à promouvoir l’apprentissage de français dans les écoles primaires et lycées d’Ecosse avec des programmes de formation continue et de soutien aux enseignants (ex ateliers de « storytelling », concours « Vive la Francophonie » ou rencontres théâtrales) et la mise à disposition en ligne de ressources et documents utiles (ex: « les deux petites souris », méthode d’apprentissage des nombres, couleurs, noms animaux, etc). L’Institut français d’Ecosse dispense des cours de français à 1 600 étudiants par an. Deux petites écoles FLAM ont vu le jour en Ecosse à Edimbourg et Glasgow, avec des ateliers complémentaires en français à l’IFE pour augmenter le temps d’exposition au français et compléter l’offre de la Petite Ecole d’Edimbourg.

Cette visite m’a également permis de faire le point sur les principaux défis de notre présence institutionnelle avec notamment Vincent Guérin, Directeur de l’Institut Français d’Écosse, Marie-Christine Thiébaut, Attachée de Coopération pour le français, notre consul honoraire à Glasgow et son épouse directrice de l’Alliance.  Comme dans de nombreux autres pays , nous devons faire face au défi et au paradoxe d’une attente de France et d’un vrai désir de développer la pratique de notre langue, ce qui correspond bien à nos ambitions à l’international mais qui hélas ne se traduit pas en avancées suffisantes, du fait de moyens en baisse constante et malgré l’implication et l’impulsion remarquables de notre Consul général.

A suivre… (et ce d’autant plus que je compte présenter à la commission des affaires européennes un rapport sur l’Écosse et l’indépendance dans les semaines qui viennent)